Le spectacle

16 février 2026, Pékin. Gala du Nouvel An chinois. Vingt robots humanoïdes Unitree entrent en scène devant 670 millions de téléspectateurs. L'équivalent chinois du Super Bowl, mais avec cinq fois plus de spectateurs.

Backflips à 3 mètres de hauteur, arts martiaux avec épées et nunchakus, danse synchronisée à côté d'enfants. Le tout en totale autonomie, pas de télécommande, pas de fil, pas de seconde prise.

L'an dernier, le T800 avait frappé son créateur sur scène. Un prototype, un seul robot. Ce qu'on vient de voir, c'est quatre entreprises, des dizaines de robots, coordonnés à la milliseconde. En un an, la Chine est passée du prototype au produit de série.

Les chiffres qui changent tout

  • Unitree : 5 500 robots vendus en 2025
  • Edgibot (rival de Shanghai) : 5 168 unités
  • Tesla Optimus : 150 unités (Musk avait promis 5 000)
  • 9 robots humanoïdes vendus sur 10 dans le monde sont chinois

Le modèle R1 d'Unitree coûte 4 900 dollars. Le prix d'un scooter. L'Atlas de Boston Dynamics : 320 000 dollars. Un rapport de 1 à 65.

Un prix que les experts ne pensaient pas voir avant 2030.

Et pour financer la suite, les introductions en bourse s'enchaînent. Unitree vise Shanghai à 7 milliards. Edgibot vise Hong Kong à 6 milliards. Trois IPO dans le même secteur, la même année. Signe d'élan, ou de surchauffe.

Le déploiement : c'est déjà chez nous

Pendant que le monde partage les vidéos du gala sur les réseaux sociaux, la Chine déploie ses robots pour de vrai.

  • Frontières chinoises : contrat de 37 millions de dollars avec Ubitech. Robots Walker S2 en poste à un point frontalier avec le Vietnam. Ils guident, gèrent les files, effectuent des rondes. 24h/24, changement de batterie autonome en 3 minutes.
  • Airbus : le fleuron européen a signé un accord pour intégrer des Walker S2 dans ses chaînes de fabrication d'avions. Première fois qu'Airbus achète des humanoïdes. Ils sont chinois.
  • BYD, Volkswagen, Foxconn : tous intègrent des humanoïdes chinois dans leurs usines
  • Pékin : une école de 3 000 m² abrite plus de 100 robots qui font des lits, nettoient, assemblent. Chaque geste génère des données. Chaque donnée améliore l'algorithme.

En 2024, les robots faisaient des démos en salon. En 2025, ils dansaient à la télé. En 2026, ils sont en poste.

La faille Unipound : le détail qui change tout

En septembre 2025, deux chercheurs en cybersécurité, Andreas Macris et Kevin Finister, découvrent qu'on peut prendre le contrôle total d'un robot Unitree à distance via Bluetooth.

Point clé

Le mot de passe administrateur de chaque robot est « unitree », chiffré avec une clé codée en dur identique sur chaque machine vendue dans le monde.

Et ce n'est pas tout :

  • Un robot infecté scanne automatiquement les autres robots Unitree à portée Bluetooth et les contamine
  • Toutes les 5 minutes, le robot envoie des données de télémétrie vers des serveurs en Chine : audio, vidéo, cartographie spatiale
  • Sans que les propriétaires le sachent
  • La police de Nottingham utilisait déjà un de ces robots. Les chercheurs ont essayé de les prévenir. Ils ont été ignorés.
Est-ce qu'ils introduisent ces vulnérabilités volontairement ou c'est du développement bâclé ? Les deux réponses sont aussi mauvaises l'une que l'autre. Andreas Macris, IEEE Spectrum

Le cerveau manquant

Derrière le spectacle, une limite technique. Le fondateur d'Unitree le reconnaît lui-même : « Le facteur limitant, ce n'est plus le corps du robot, c'est son intelligence. »

Les robots du gala exécutent des chorégraphies pré-entraînées. Chaque mouvement a été répété, optimisé, validé pendant des mois. C'est spectaculaire, mais c'est du script. Demandez à ces mêmes robots de ranger un appartement inconnu : ils se cognent dans les meubles.

Et la Chine a une dépendance cachée : ses robots tournent sur des GPU américains. Les restrictions d'export sur les puces avancées imposées par Washington compliquent l'accès chinois aux processeurs les plus performants. Si l'IA est le cerveau du robot et que le cerveau tourne sur du silicium américain, la domination chinoise a un talon d'Achille.

Et l'Europe dans tout ça ?

C'est le point qui fait mal.

  • Sur les 10 entreprises d'humanoïdes les mieux valorisées au monde : pas une seule n'est européenne
  • Figure AI (US) : 39 milliards de dollars
  • Unitree (CN) : 7 milliards
  • Neura Robotics (DE), le meilleur espoir européen : 280 millions. Un autre ordre de grandeur.

La Chine a lancé un plan d'investissement de 138 milliards de dollars sur 20 ans pour la robotique. L'Europe : aucun plan coordonné de cette ampleur.

Il est essentiel que la technologie humanoïde européenne sorte du laboratoire pour passer à une production compétitive à grande échelle. Président de la Fédération internationale de robotique

On a des laboratoires brillants, des ingénieurs parmi les meilleurs du monde, et zéro produit commercial prêt à passer à l'échelle. Pendant ce temps, Airbus achète chinois.

Ce que ça change pour les pros IT

Concrètement

Les robots connectés posent exactement les mêmes problèmes que l'IoT industriel il y a dix ans, avec des capteurs beaucoup plus intrusifs.

  • Auditer la sécurité réseau de chaque robot avant tout déploiement. La faille Unipound est un cas d'école.
  • Segmenter le réseau. Un robot compromis ne doit pas pouvoir atteindre le reste de l'infrastructure.
  • Vérifier où partent les données. Audio, vidéo, cartographie : c'est du renseignement spatial en temps réel.
  • Diversifier les fournisseurs. Quand un seul pays contrôle 90 % de l'offre, la dépendance technologique est le nouveau gaz russe.

L'armée chinoise elle-même, dans ses propres publications officielles, avertit que ces machines pourraient provoquer des « tueries aveugles » si elles sont déployées sans cadre éthique. Quand le pays qui va le plus vite admet publiquement qu'il ne contrôle pas ce qu'il construit, ça devrait tous nous interpeller.

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